14-18Hebdo

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Les députés-soldats

 

Patrick Germain - 03/01/2015

 

La Grande Guerre marque l'engagement de toute une nation dans sa propre défense, tendue à l'extrême vers la mobilisation citoyenne réunissant dans un même élan des hommes et des femmes de toutes opinions et de toutes conditions.

En ce début du mois d'août 1914, « la France vibre d'une seule âme, puisque c'est son âme ».

C'est par cette formule que Gabriel Hanotaux décrit en peu de mots la belle unanimité avec laquelle l'entrée en guerre est accueillie par les Chambres, transcendant par là-même tous les clivages politiques.

Cent ans plus tard, l'Assemblée nationale a voulu profiter de cette opportunité pour redonner sa vraie signification à l'Union nationale, en en rappelant son vrai sens, « celui d'un pays qui sait se rassembler dans les moments cruciaux, non tant par l'oubli de sa légitime diversité démocratique, que par le rejet des oppositions factices entre élus et électeurs, entre gouvernants et citoyens »[1].

Entre 1914 et 1918, 17 députés en exercice ont payé de leur vie leur participation aux combats ; les élus de la Nation ont su prendre toute leur part dans cet effort commun et acquitter ainsi l'impôt du sang, ni plus ni moins : simplement à l'égal des autres citoyens.

 

Parmi ces parlementaires dont le comportement a valeur d'exemple, nous en retiendrons 2 d'entre eux :

Pierre Goujon en fut le premier à tomber au champ d'honneur. Elu comme candidat de gauche en 1910 à Bourg-en Bresse, il siégea à la commission des Affaires extérieures des protectorats et des colonies, puis à la commission de l'armée où il défendit la loi de 3 ans de 1913. Il fut réélu en 1914

Mobilisé comme sergent de réserve au 223ème R.I (mon arrière-grand-père a commandé ce régiment fin 1915), il est blessé le 25 août 1914 à la tête de sa section, se panse lui-même et veut repartir à l'assaut, mais une balle l'atteint au front à Méhoncourt, en Lorraine.

Sa disparition passe inaperçue dans la presse, et il fallut attendre le 22/12/14 pour que Paul Deschanel, le Président de l'Assemblée, prononce son éloge funèbre, ainsi que celle de 2 autres députés tués à l'ennemi :

Edouard Nortier, député-maire de Neuilly-sur-Seine, capitaine de réserve au 73ème R.I, mort le 06/09/14,

Paul Proust, député de la Savoie, sergent au 97ème R.I, tué le 24/10/14.

 

*********************

 

T031 Image1 Driant.jpgEmile Driant

 

J'ai brièvement évoqué ce personnage dans mon article sur « les chasseurs à pied », en mentionnant sa conduite héroïque à la tête de ses bataillons, avec lesquels il supporta vaillamment le terrible bombardement et les premières vagues d'assaut allemandes à Verdun, au bois des Caures, le 22 Février 1916.

Le magnifique exemple qu'il donna sur le champ de bataille fut la continuité de sa vie.

Etudiant brillant, il obtint le 1er prix du concours général en Histoire avant de rentrer à Saint-Cyr d'où il sortit 4ème de sa promotion.

Officier d'ordonnance du général Boulanger dont il épousa la fille, il écopa de 8 jours d'arrêt en 1892 pour avoir défendu la mémoire de son beau-père dans Le Figaro.

Il tint toujours à se démarquer par rapport à sa hiérarchie pour la défense de ses idées, faisant fi de l'obligation de réserve due à son statut d'officier, ce qui pénalisera son avancement d'une façon rédhibitoire.

Il eut le courage de s'opposer ouvertement à celle-ci, en la personne du général André, ministre de la guerre, qui, en plein contexte conflictuel entre l'Eglise et l'Etat, avait fait établir pour chaque officier une fiche de renseignements politique et confessionnelle.

Il créa ainsi une ligue antimaçonnique, société secrète utilisant les mêmes armes que ses adversaires (rites d'initiation, signes spéciaux, mots de reconnaissance).

Il écopa successivement de 15 jours d'arrêts simples pour avoir fait publier dans la presse des notes personnelles, ce qui allait évidemment à l'encontre de sa position d'officier, puis 15 jours d'arrêts de rigueur, pour avoir appuyé publiquement dans la presse la libre participation de chasseurs de son bataillon à la messe d'anniversaire de la Sidi-Brahim.

Sa carrière militaire cassée, Driant quitta l'armée à 50 ans en 1905 et s'engagea en politique, se faisant élire député de la 3ème circonscription de Nancy en 1910 sous l'étiquette de l'Action libérale ; il sera réélu en 1914.

Membre actif de la commission de l'armée, il fut également un des francs partisans de la « loi de salut »qui porte à 3 ans le service national, en sacralisant le rôle de l'armée, qui doit jouer un rôle essentiel dans la société, comme instrument d'éducation et arme contre-révolutionnaire.

C'est le concept de l'armée-école et de l'apostolat social de l'armée, suivant en cela la mouvance de Lyautey.

Mais il ne se cantonne pas à sa simple sphère militaire ; il fait preuve d'un certain avant-gardisme dans les relations économiques et sociales, par des positions très avancées sur la participation progressive des ouvriers au capital des entreprises, à condition que celles-ci soient déconnectées de tout syndicalisme partisan.

Entre temps, homme très éclectique alors qu'il était encore dans l'armée, il s'était lancé dans la littérature, pour laquelle il adopta le pseudonyme de « capitaine Danrit » (anagramme de son nom) pour échapper à la censure de ses chefs.

Le roman d'anticipation est son genre littéraire de prédilection, dans lequel Jules Verne avait ouvert la voie ; il aborde les thèmes militaires les plus divers en écrivant près de trente romans en vingt-cinq ans. Il affirme son goût pour les grands hommes et sa méfiance à l'égard des parlementaires, toujours préoccupé par « la guerre de demain », en exaltant sans cesse l'exemple de l'officier dans les missions à accomplir.

Agé de 59 ans à la déclaration de guerre, donc en théorie dispensé de toute obligation militaire compte tenu de son âge et de son mandat de député, il demande une affectation et obtient le commandement, avec le grade de lieutenant-colonel, des 56ème et 59ème bataillons de chasseurs, prenant en charge le secteur du bois des Caures, à Verdun, dès l'automne 1915.

C'est avec calme et confiance qu'il se prépare à subir l'assaut attendu, ainsi qu'il le confie à sa femme dans une dernière lettre le 20/02.

Le 21/02 dès 7h15, les Allemands déclenchent un orage de fer et de feu d'une puissance inouïe ; malgré ce pilonnage, il se trouve encore des chasseurs pour contenir l'assaut, puis pour contre-attaquer à la nuit tombée en reprenant presque toutes les tranchées perdues, malgré un rapport de force incroyablement défavorable (2 divisions ennemies contre 2 bataillons de chasseurs).

Driant, un fusil à la main, se tient sur la ligne de repli avec les survivants de ses bataillons alors que l'ennemi enveloppe ses positions.

Vers 16h, il décide le repli en 4 colonnes, dont une seule parviendra à peu près intacte.

Driant part dans les derniers, sautant de trous d'obus en trous d'obus. Il s'arrête pour faire un pansement à l'un de ses hommes. C'est au moment de repartir qu'une balle de mitrailleuse le frappe à la tempe ; « Oh là, là, mon Dieu », entendent les 2 sergents qui l'accompagnaient.

Le sacrifice de Driant et de ses 2 bataillons de chasseurs est sans prix pour l'armée française, car ils ont suffisamment ralenti l'ennemi pour permettre aux renforts d'éviter la chute de Verdun.

Driant a laissé un magnifique exemple d'officier et d'homme d'Etat dévoué à son pays, honnête et courageux, qui ne fut jamais pris en contradiction entre ses idéaux et ses actes.

Il figure au panthéon de nos gloires militaires nationales, et a rendu un bien fier service à pas mal d'officiers généraux du Grand Etat-Major, peu économes du sang de leurs hommes....

 

D'autres hommes politiques et parlementaires combattirent au front, et en réchappèrent.. ;

Parmi eux, Adolphe Messimy :

T031 Image2 Messimy.jpg

   

Pour beaucoup, ce nom a été oublié ; et pourtant il figure, au côté du ministre de la Marine, sur l'ordre de mobilisation générale du 2 Août 1914 : il était ministre de la guerre et fut une des figures de la 3ème République, après avoir fait une carrière militaire commencée à Saint-Cyr et interrompue en 1899 avec le grade de capitaine.

Il fut élu député de la Seine (radical socialiste) en 1902 (à 33 ans), puis réélu en 1906 et 1910.

Ministre des Colonies en 1911, il fut nommé une première fois ministre de la Guerre du 27/06/11 au 14/01/12, et contribua à la nomination de Joffre à la tête de l'Etat-Major général.

Nommé une 2ème fois par Viviani, il garda son portefeuille jusqu'au 26/08/14, où il fut remplacé par Millerand, à l'occasion d'une crise ministérielle.

Il rejoignit alors le front comme capitaine et gravit les échelons jusqu'au grade de général, en 1917 ; entretemps, il avait croisé par 2 fois le chemin de mon arrière grand-père, le colonel Chenèble ; une 1ère fois au Linge en juillet/août 1915 et une autre fois à la 66ème division « L'Alsacienne », où il lui avait succédé à la tête de la 6ème brigade de chasseurs (27ème, 28ème, 67ème et 68ème B.C.A).

Il revint à la politique en 1923 en remportant le siège de sénateur de l'Ain qu'il occupa jusqu'à sa mort en 1935.

 

A la lecture de tous ces états de service, empreints de courage et de désintéressement, on ne peut manquer de faire de douloureux rapprochements avec beaucoup de nos parlementaires d'aujourd'hui...

 

Sources : Site de l'Assemblée Nationale et Wikipédia



[1] Bernard Accoyer, président de l'Assemblée nationale d'alors.



02/01/2015
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